Comme tu me l'avais demandé hier soir, je suis venue. Huit heures.

Tu est déjà accoudé au comptoir observant ce qui se passe aux alentours te donnant l'air de ne pas t'y intéresser. De temps à autres tu regarde tes doigts tapoter doucement ton verre et y laisser des traces de ton unique existence. Tu attends. Tu m'attends.

Je suis là, debout sur ma petite grandeur, à quelques mètres de toi, me demandant de quelle façon j'allais bien pouvoir entrer dans ton espace déjà si bien établi. Je te regarde atentivement même si je crois que le mot épier serait plus adéquat. Tu jettes un oeil ta montre. 8h05. Voilà maintenant cinq minutes que je reste paralysée à la simple idée de laisser tes pupilles noires me fixer. 

J'ai comme cette théorie disant que l'on peut voir la vraie nature des gens à travers leur pupilles. Il y a de ces gens qui s'y autorisent automatiquement, permission accordée par une quelconque compatibilité psychique. Beaucoup d'autres y mettent des voiles, ne se font pas confiance. Il y a de ces gens qui plongent dans les yeux de l'autre puis s'y retrouvent complètement perdus et aveuglés. Perdus dans ce qu'il y a de plus beau en la personne, ce qu'il y a de plus intense. Le temps se fige, se glaçe, et l'on entends soudainement le bruit sourd que propose nos diaphragmes. Rendus à cette étape, rare sont ceux qui gardent prise, et je me demande bien ce qui se passerait si j'y arriverais. Il y a de ces gens, comme toi et moi…

8h10. Ça y est, mes jambes se sont figées pour de bon. «Quelqu'un pourrait m'aider?» Je crois bien que je vais y rester si ça continue. Je vais commencer par bouger une seule jambe, ça serait plus simple. J'y vais avec la gauche puisque je suis gauchère. La logique incarnée!

1…2…3… Et…hop! Voilà, c'est pas si compliqué. 1…2…3… Et hop! Ça risque d'être très long de réussir à me rendre jusqu'à toi de cette façon, mais quelqu'un a une autre solution? Bon.

Et 1…2…3… Hop! Je vais y arriver! Croyez-moi!
Et 1…2…3… Hop!

J'suis fatiguée. Épuisée. Et ça va faire bientôt un an que ça dure. Bref, ma mononucléose de l'an dernier n'a pas l'air d'être complètement partie…
Dans le fond, ma blessure au pied, ça m'a quasiment sauvé la session d'études parce que je crois que de toute façon je n'aurais pas été capable de la finir avec autant de cours de danse. Je me serais effondrée en même temps que mes résultats scolaires.
Les gens disent «C'est chien!» parce que oui, ça me retarde d'un an, mais en même temps ca me permet de prendre ça à mon rythme car dieu sais si les études ça ne matche pas avec moi.

 Si la physionomie vous intéresse un peu, j'vais vous expliquer en détails ce que j'ai aux pieds.

Les os sésamoïdes sont deux petis os complètement inutiles situés en dessous de l'insertion du gros orteil au pied.  Ces os poussent durant l'adolescence et peuvent nous poser des problèmes si l'on est une personne sportive qu'ils reçoivent continuellement des coups (retomber sur ses pieds avec beaucoup de pression).
J'ai pratiqué la gymnastique pendant dix ans et il s'est donc avéré que j'ai maltraité ces petis os pendant leur croîssance et qu'ils se sont rebellés. Malheur à moi! Ils doivent bien se marrer maintenant, n'est-ce pas, comfortablement appuyés contre leur orthèse moelleuse pendant que j'me fais chier pendant un an de plus à l'école ?

Morale de cette histoire: soyez gentils avec vos os sésamoïdes.

Solitude, solitude…

Ma bulle est tellement immense qu'elle fait peur à tous ceux qui veulent y pénétrer. Tu étais un peu celui qui avait trouvé le remède à sa maladie, car plus elle vieillissait, plus elle se renfermait et m'engloutissait tout mon énergie. Je suis devenue vieille et faible à mon tour. Ma bulle avait perdu toute raison, tournait dans tous les sens, aléatoirement, m'étourdissant dans sa folie. Et tu es arrivé en criant «J'ai l'antidote!», puis j'ai pris le flacon et l'ai lancé au bout de mes bras en riant. Ma sphère m'avait tellement fait tournoyer qu'elle m'avait entraînée dans sa folie.
Et tu es parti, regard triste, rien dans les mains, muet.

Puis, ma bulle a finalement éclatée, et toutes les belles choses qu'elle m'avait fait fuire sont atteris dans mes bras. Je les ai contemplés, et tu étais là, assis près de moi…

   Ce matin j'ai dû me lever tôt afin d'étudier pour mon dernier examen de la session. Mon appartement était encore endormi, frais, paisible et obsur mais si gai à la fois de par son enthousiasme à commencer une nouvelle journée. Même mon chaton, qui a l'habitude de bondir hors de son lit douillet formé par une pile de draps pêle-mêle sur le divan pour faire vibrer ses petites cordes vocales afin d'avoir un peu d'affection dès que nous sortons le pied hors du lit, m'a jeté un petit coup d'oeil interrogatif en voulant dire «Mais qu'est ce que tu fous debout à cette heure-là?»

   Prenant mon courrage à deux mains, je me suis avancé jusqu'à mes grands rideaux en leur signifiant que c'en était assez de leur égoïsme et que moi aussi j'avais droit à un peu de soleil.
   En effleurant les tissus devenus jaloux avant même de les prendre entre mes doigts, un rayon de soleil m'a atteine en plein visage d'un coup sec. Une vraie balle de fusil dorée m'a transpercé l'iris si violamment que mes facultés se sont rapidement désemparées entres elles. Je suis alors restée immobile un instant me demandant ce que cet insignifiant rayon pouvait bien me vouloir. Ne voyait-il pas que je venais de me tirer de mon sommeil et que j'avais plutôt besoin de douceur et de réconfort pour aborder ma journée difficile qui apparaissaît à l'horizon? Non, mais, quelle arrogance!

   En disant ces dernières lignes à voix haute pour être bien sûr qu'il m'entende, j'ouvrai à nouveau les rideaux maintenant résignés et puis, semblant m'avoir entendue, la planète de feu m'a fait l'un des plus beaux sourires que la Terre ait pu porter. J'étais figée, je ne pouvais plus bouger. Mes pupilles noires et profondes avaient alors succombées pour un orangé scintillant. J'aurais pu rester immobile, calme et sereine à l'observer et à tenter de la rejoindre dans son éternelle solitude jusqu'à en devenir totalement aveugle. Je me serais alors suffisamment rempli le coeur de carburant pour le reste de mes jours.

 La vue nous est tellement acquise que nous cessons de nous émerveiller devant la beauté de son existence.
   Alors, qu'importe de voir si nous ne voyons pas?

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Elle s'est tellement rongé les ongles qu'elle peut maintenant observer la couleur de sa peau mâchouillée, moite et rougie puis, s'en étonner. Elle ne sait plus quoi faire, ni dire, ni même penser. Elle voudrait prendre ses jambes à son coup, courrir à toute vitesse pour aller se cacher derrière ce coucher du soleil qui l'aveugle à chaque soir depuis des semaines; et puis, s'assoupir. Enfin. Faire taire tous ces bruits de chaussures qui trottent dans sa tête.
«Merde! Vous pouvez pas enlever vos souliers, pour une fois?»
Les nerfs à vif, elle finit par s'asseoir sur son fauteuil, les jambes tremblantes. Trop de fatigue accumulée, elle n'a plus la capacité d'avoir un raisonnement logique. La tête baissée, les cheveux entre ses doigts fins tirant chacuns de leurs côtés comme pour signifier:
«C'est de ce côté que tu dois aller!» et l'autre main «Non, c'est de celui-ci!»
Ses yeux orbitent dans tous les sens à se demander s'ils vont réussir à bien tenir en place.
«Respire Méli, respire…»
Trois bonnes gorgées d'air, ou peut-être même quatre. La pression sanguine diminue. Elle entends maintenant résonner ses pulsions cardiaques dans tout son corps comme un gros tambour hypnotique. Et dans un soupir aussi profond que le sont les yeux de Syd Barret, elle laisse débouler un:
«Ouf, il est temps que j'arrête tout ça…»

 

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My god! J'viens de tomber sur un texte que j'avais écrit à 16 ans (et arrêté de gossé dessus à 17)… Oui vous allez le voir, j'avais une vision assez utopique de l'artiste…!

Hymne aux artistes

Notre société nous pousse à avoir une belle maison, à conduire le char de l’année, à porter des beaux vêtements, à avoir un chum qui parais bien et qui a un emploi stable, payant; à posséder un gros chien et un chalet… Nous vivons dans une société qui nous pousse vers un mode de vie que nous suivons à la lettre sans se poser la moindre question, en nous faisant croire que c’est comme ça qu’on devient heureux..

On nous attaque de publicité, "Dépêchez-vous", "Faites vite! " "Hâtez-vous!!" nous incitant à dépenser sans réfléchir. Les dirigeants veulent passer par toutes les voies possibles de notre inconscient (et le pire, c’est qu’ils réussissent!) ; et ce, grâce à des conseils réunissant toutes les grosses bedaines de pouvoir, tous les magouilleurs de profession et tous les laveurs de cerveaux accomplis.
Leur devise? "Consommez, et donnez encore plus d’argent aux riches! "

Depuis la maternelle on nous apprends à performer; performer en mathématiques, performer en physique… Ce que t'as en toi c'est pas important, contente toi d’être faux et de suive les autres.
On nous prends jeunes, on nous conditionne et on nous apprends très rapidement à piler sur les autres.
"Tais-toi, et fais ce qu'on te demande."

On efface les émotions et on devient des robots; nos gestes sont dictés d'avance. Même si tu étais l’artiste le plus accompli qui soit, tu seras mis à l'écart et le lèche-botte en maths aura toute l'attention. "Ah, qu'il a de l'avenir! ", "Une belle réussite! ", se félicitent alors les hauts placés.

On a toujours enseigné à la population à s’amuser avec l’art et à n’y accorder aucun intérêt.
Par la suite, les gens croient avec fermeté que l'art n'est que du divertissement.
Oui, je l’avoue, c’est une assez bonne stratégie de la part des dirigeants; car, disons-le, ceux qui détiennent le pouvoir ont très peur des artistes. Ils savent très bien que les artistes ne se laissent pas manipuler et qu’ils sont les seuls capables de les dénoncer.

Voyant tout ce qu'ils nous font gober pendant que nous sommes confortablement assis (hypnotisés) dans notre fauteuil importé d'Italie, les artistes créent de l'art en espérant que nous comprenions enfin, et que nous nous réveillions…

Les artistes sont devenus écartés des gens, détachés de la société, et par le fait même très méconnus (en allant même jusqu’à être victimes de préjugés). Et ils y en sont venus après une réflexion intense et approfondie, après un débat psychique, un tourment quotidien. Après s’être éparpillés et scrutés à maintes reprises, ils ont finalement décidés de se désenchaîner de cette immense mascarade, de ce poids invisible mais combien pesant. Et, qu’est-ce qui motive leurs geste?
Voici ce qu’une amie comédienne m’as dit un jour :

« Pour ma part, je suis tombé amoureuse de la vie, tout simplement.
Je suis émerveillée par sa beauté immense, et je tente d’y toucher ne serais-ce qu’un peu, pour vous la faire goûter, vous la faire ressentir, frémir, même vous la lancer en plein visage s’il le faut pour que vous vous nourrissiez de l’amour lui même qui m’habite.[…]
Évidemment, tout les artistes ont leurs propre conception de l’art; nous ne réussirons jamais à nous entendre à dessus…et je trouve ça merveilleux! Ça fait de l’art quelque chose d’inatteignable, d’indéfinissable, comme chacun d’entre nous.
»

Après mûre réflexion, je me dis alors que tous les artistes sont des génies humains sans prétentions qui ont eu un caractère assez fort pour ne pas suivre la fausse route; qui est la société (et qui traitent les travailleurs en pantins, entres autres)…
Les artistes sont les seuls à rappeler au monde la beauté des choses, la vraie essence des humains. Ils sont les seuls à lutter jour après jour pour donner un moment de paix intérieure et d'émotion pure aux gens. Ils reviennent aux sources et nous donnent la vérité pure et simple avec générosité, sans attendre de retour.

Cette même amie comédienne m’as dit :
« On se fait, on se construit par l'art. On se découvre et on grandit.
L’art nous permets une réflexion sur nous-mêmes et sur ce qui nous entoure,
et ça nous sert tout au long de notre vie.
»

Joanie Leblanc-Proulx, 2005

Elle est là, debout, et ses pensées virevoltent si vite dans sa cavité crânienne qu'elle est incapable de les attrapper au vol. Elles se frappent et s'entrechoque avec une force et une violence qui pourraît faire reculer même le plus optimiste des hommes.
Soudainement un susaut, un éclair, une étincelle explose à l'intérieur de ses pupilles dilatées qui cherchent à déborder sur le fleuve bleu crystallin qui l'entoure et le réconforte:

 «Ça y est! Je l'ai enfin!»

Ses jambes s'agitent d'une vivacité fébrile jusqu'à sa chambre à coucher et par un tour de force qui la surprends elle même attrappe d'une seule main le malheureux gilet tout fripé qu'elle avait porté la veille. Elle se dirige ensuite vers l'entrée de sa demeure, attrappe la poignée dorée si maintes fois maintenue par diverses mains nues et puis… et puis le vide total.

«Non, non, non, ce n'est pas ça…»

***

Ce qui me plaît ici, c'est que je ne suis pas toujours obligée d'écrire des maudits titres à tout, et surtout à mes délires poétiques. J'ai pas toujours envie de catégoriser mes pensées ou de leur donner une ligne directrice. Quand on donne un titre, ca mets parfois le lecteur sur une piste qui n'est pas nécessairement la bonne.

Je trouve ça tellement ennuyeux losque l'on sait d'avance ce qu'on va lire… Ça mets l'imaginaire à off ! En ne faisant pas de titres, le cerveau du lecteur est totalement ouvert, il ne s'est pas préalablement mis des oeillères et il peut ainsi prendre le chemin qu'il veut à travers mes mots.

C'est comme si je donnais une lampe de poche au lecteur et que je lui disais: «Tiens, và où tu veux! Explore! Cherche dans les trous des «o» et des «d», puis, si ça te dit, va glisser sur les «j» pour enfin aller te reposer sur un «c» la nuit tombée… Cherche ce qui est pour toi les plus belles choses du monde…!»

Dans le creux de ta main,

J'vois tout ce dont j'ai rêvé et que j'ai pu espérer

Les jours où les matins ne finissaient plus de s'enfiler

Comme ce trou dans mes jeans qui ne finit plus de déchirer

On se resemblait.

Dans le battement de tes paupières se cachent des milliers de soldats échus

Combattant la vie que tu tenais dans tes yeux

Et je me demanderai toujours pourquoi ils sont venus

Saccager ce regard pourtant si merveilleux.

On se ressemblait…

Les yeux grands ouverts, je contemple le malaise de chacun. J'absorbe une infime quantité de chaque être jusqu'à l'étouffement.

Jusqu'à la régurgitation.

Je suis une boulimique d'émotions.